Les groupes d’étalons sauvages et domestiques partagent – ils les mêmes comportements sociaux ?

Etalons qui se battent

Introduction

La domestication d’une espèce a pour effet de modifier certains comportements observés en milieu naturel. Par exemple, l’agressivité liée à la compétition pour accéder à une ressource est réduite du fait d’un environnement plus favorable à chaque individu. Les étalons domestiques connaissent des conditions de vie complètement différentes des chevaux sauvages : sevrage à 5 ou 6 mois, isolement en box ou vie en groupe avec d’autres poulains de même âge. En milieu naturel, les poulains grandissent, jusqu’à leur 2 ans environ, dans le groupe familial composé d’individus d’âges et de sexes différents.

En comparant un groupe d’étalons sauvages (Equus przewalskii) à un groupe d’étalons domestiques (Equus caballus), J.W. Christensen et ses collaborateurs cherchent à savoir si la domestication modifie les comportements sociaux.

Méthode

Deux groupes d’étalons, domestiques (âgés de 2 ans) et de Przewalski (âgés entre 2 et 13 ans), sont observés chacun dans leurs conditions de vie habituelles, domestiques (figure 1a) ou naturelles (figure 1b). 

72 heures d’observation directe par groupe permettent de relever les comportements sociaux (Tableau 1) et 12 heures supplémentaires permettent de relever les distances entre les individus. Les données sont ensuite comparées entre les deux groupes pour déterminer s’il y a des différences et en quelle proportion.

Figure illustrant le protocole d'observation en conditions domestiques au Danemark. Des chevaux sont présents dans un enclos menant différentes activités brouter, se reposer, combattre...) observés par une expérimentatrice qui note les comportements.
Figure 1a. Observation du groupe d’étalons domestiques à l’Institut danois des sciences agricoles.
Figure illustrant le protocole d'observation en conditions sauvages en Ukraine 2000. Des chevaux de Przewalski sont présents dans un espace ouvert (réserve) et mènent différentes activités (bouter, s'abreuver, observer, se renifler, combattre...). L'observatrice se tient à distance (20 à 40 m ) pour noter les comportements.
Figure 1b. Observation du groupe d’étalons de Przewalski dans la réserve Askania Nova Biosphere en Ukraine.

N.B. : dans les deux protocoles, l’absence de jument à proximité et l’abondance de l’herbe et de l’eau excluent toute compétition d’ordre sexuel ou alimentaire. Les conditions climatiques des deux pays aux périodes d’observation sont sensiblement identiques.

Tableau 1. Répertoire comportemental utilisé.

Description des comportements observés: déplacement, claquement de bouche, menace de morsure, menace de ruade, morsure, ruade, bousculade, jeu, simulation de combat, toilettage mutuel, monte, flairage nasal, flairage corporel, flairage des parties génitales.

NDLR : les termes choisis par les auteurs pour décrire les comportements sont parfois imprécis. Ainsi, “déplacement” peut être compris soit du point de vue de celui qui menace et donc qui provoque le déplacement d’un congénère, soit du point de vue de celui qui reçoit le message de menace et décide d’éviter le conflit en se déplaçant.

Résultats

Tous les comportements sont observés dans les deux groupes mais en proportion plus importante dans le groupe de Przewalski.

Les étalons de Przewalski ont significativement plus recours aux menaces de ruade et aux ruades (p-value p = 0,001) mais ont aussi plus tendance à se déplacer (p = 0,057), évitant ainsi les conflits. 

Les étalons domestiques tendent à avoir plus recours au snapping (p = 0,055) et aux bousculades (p = 0,016) que les Przewalski. Ils montrent également significativement plus de comportements de flairage nasal (p < 0,005) et corporel (p < 0,001), tandis que les Przewalski reniflent plus les régions génitales (p < 0,001).

Le jeu tend à être plus présent chez les Przewalski que chez les chevaux domestiques (p = 0,06).

Le toilettage mutuel est observé significativement plus chez les Przewalski (p = 0,004).

Enfin, les distances entre les individus sont significativement plus courtes (moins de 1, 5 m) dans le groupe de Przewalski que dans le groupe domestique (p < 0,001).

Discussion

Cette étude met en lumière que, malgré l’intervention humaine, les comportements sociaux connus chez les étalons sauvages s’expriment aussi chez les étalons domestiques, mais parfois dans des proportions différentes. Plusieurs facteurs environnementaux ou liés aux conditions de l’étude, peuvent expliquer des différences quantitatives de certains comportements : la présence d’insectes sur le toilettage mutuel et sur les distances entre les individus, ou encore une hiérarchie plus claire dans le groupe sauvage (constitué il y a 1 mois) impliquant plus de déplacements évitant les agressions et moins de snapping.

NDLR : L’isolement social qu’implique le mode de gestion actuel des étalons en box individuel va à l’encontre de leur bien-être. Lors de la présente étude, aucune blessure n’est à déplorer dans les groupes lors de la mise pâture, qui apparaît donc possible sans risque pour les individus, à la condition qu’aucune compétition d’ordre sexuel ou alimentaire ne soit suscitée dans l’environnement

En savoir plus sur le protocole

En savoir plus sur le protocole

Le protocole mis en place permet d’observer deux groupes d’étalons en nombre plus important que lors d’études précédentes, et de comparer les comportements en milieu naturel et en conditions domestiques, ce qui n’avait jamais été fait auparavant.

Au Danemark, les observations directes se font depuis une caravane à l’extérieur de l’enclos. Dans la réserve ukrainienne, les observateurs se déplacent en calèche tirée par un cheval pour pouvoir suivre le groupe de Przewalski à distance raisonnable (20 à 40 mètres). Les chevaux sont habitués à voir passer ce transport dans leur environnement. 

Les observations sont réparties entre le lever et le coucher du soleil par tranche de 3h ou 4h. 

Les conditions climatiques d’un été danois correspondent à celles d’un printemps ukrainien en termes de météo et de températures. Les auteurs relèvent toutefois une présence plus importante d’insectes en Ukraine.

Le répertoire comportemental utilisé est construit à partir des descriptions du livre de Boyd et Houpt (1994) portant sur le cheval de Przewalski et d’un article de Mc Donnell et Haviland (1995) portant sur la construction d’un répertoire des comportements agonistiques des étalons vivant en groupe.

NDLR : L’article de Mc Donnell et Haviland (1995) répertorie 49 comportements agonistiques et 5 vocalisations ! 

Les distances entre les individus du groupe sont évaluées à distance toutes les 10 minutes selon 3 niveaux d’éloignement entre un cheval et ses deux voisins les plus proches. N’importe quelle partie du cheval voisin la plus près de la tête du cheval observé est prise comme point de repère. 72 relevés par cheval sont réalisés durant l’étude.

Les distances considérées sont : 

  • Inférieure à 1,5 m (correspondant à une longueur de cheval)
  • Entre 1,5 et 5 m
  • Supérieure à 5 m

Ces mesures sont faites toutes les 10 minutes. Cette fréquence est appliquée car d’autres études ont montré qu’au bout de 8 minutes les chevaux ont peu de chance d’être toujours à même distance des mêmes congénères.

NDLR L’âge des chevaux

Les chevaux domestiques sont à la puberté (2 ans), âge où l’apprentissage social se poursuit. La présence accrue du snapping dans ce groupe pourrait en être un reflet car ce comportement disparaît vers l’âge de 4 ans à l’état naturel, laissant vraisemblablement place à des comportements sociaux effectifs (éviter le contact, s’éloigner, répondre de manière agressive). Quant aux Przewalski, ils ont tous vécu un développement social naturel et ont donc développé des compétences sociales (les chevaux âgés de 4 à 13 ans) ou sont en train de les apprendre (moins de 4 ans).

En savoir plus sur les résultats

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Les comportements sociaux

Histogramme montrant la fréquence moyenne des comportements par groupe. Les résultats sont significativement plus importants pour les Przewalski dans le cas des menaces de ruades, ruades, toilettage mutuel et flairage des parties génitales. A l'inverse, ils sont significativement plus importants pour les domestiques dans le cas du flairage nasal et du flairage corporel. Pas de différence significative pour les autres comportements entre les deux groupes
Figure 2. Fréquence moyenne des comportements par groupe

Il est possible que le toilettage mutuel observé plus fréquemment chez les Przewalski s’explique à la fois par la présence plus importante d’insectes en Ukraine et par la fin de la perte du poil d’hiver des chevaux.

Les séquences de jeu (et simulation de combat) dans les deux groupes seraient signe de bonne santé des chevaux selon Fagen (1981) et sont un peu plus nombreuses chez les Przewalski (1,5 fois / cheval / heure en moyenne contre 1,1 fois pour les étalons domestiques). 

Les résultats de cette étude montrent l’expression de plus de comportements sociaux chez les Przewalski mais ne confirment pas les résultats de précédentes études indiquant que ces chevaux seraient plus agressifs. En effet, l’agressivité du groupe de Przewalski, exprimée par plus de ruades et menaces de ruades, peut s’expliquer par la présence d’individus adultes, naturellement plus agressifs que les jeunes. Mais ce comportement est aussi contrebalancé par plus de comportements affiliatifs (toilettage, jeu) et une tendance à plus d’évitements d’agression (déplacements). Enfin, la taille du groupe (13 individus) doit aussi être prise en compte pouvant probablement influencer le nombre d’interactions sociales, par rapport aux groupes communément observés à l’état naturel (4 ou 5 individus). 

Le nombre plus important de déplacements dans le groupe de Przewalski traduit probablement plus de stabilité du groupe renforcée par la présence de deux adultes clairement dominants : chaque individu connaît sa place dans la hiérarchie. A l’inverse, le groupe domestique, ayant été formé plus récemment (5 jours seulement avant l’expérimentation) et étant composé d’individus de même âge, montre plus de snapping. Quoique quelques individus apparaissent clairement dominants, la hiérarchie n’est probablement pas encore bien établie dans le groupe. 

NDLR: D’après une étude menée en Suisse, la hiérarchie au sein d’un groupe d’étalons adultes habituellement en isolement social, se stabilise au bout de 3 semaines (Briefer et al., 2019).

Malgré les nombreuses interactions, aucune blessure n’est observée durant l’étude. Les étalons sont capables de gérer leurs interactions sociales, même celles au contact comme le jeu ou la simulation de combat, sans risquer de se blesser grâce à un langage codifié et ritualisé. Les individus bas dans la hiérarchie préfèreront éviter un combat qu’ils estiment perdu d’avance.

Les distances entre les individus

Les étalons domestiques ont occupé les 4 ha de terrain en sous-groupes dispersés de 2 ou 3 individus, tandis que les Przewalski sont restés plus groupés. La présence des insectes est probablement un facteur à prendre en compte. Ce rapprochement physique entre les individus peut également expliquer le nombre plus important d’interactions sociales dans ce groupe.

Note : Les résumés publiés sur le site Sciencesequines.fr sont issus d’études scientifiques qui sont parues dans des revues officielles et qui n’engagent que leurs auteurs. Nos rédacteurs.trices peuvent parfois y ajouter des commentaires qui sont systématiquement annoncés par le sigle NDLR (Note de la rédaction)

Références

Références

Cet article a été résumé par Lucie Chazallon et relu par Charlotte Becht,  Juliane Demellier et Hélène Roche.

Les illustrations sont de Lucie Chazallon. 

La photo d’illustration est issue de Pixabay.

Référence complète de l’article 

Christensen, J.W., Zharkikh, T., Ladewig, J., Yasinetskaya, N., 2002. Social behaviour in stallion groups (Equus przewalskii and Equus caballus) kept under natural and domestic conditions. Applied Animal Behaviour Science, 76 (1), 11 -20.

Quelques références intéressantes citées dans l’article

Boyd, LE., Houpt, K.A., 1994. Activity patterns. In : Boyd, L., Houpt, K.A. (Eds.), Przewalski’s Horse : the history and biology of an endangered species. State University of New York Press, Albany, pp. 195- 254

Fagen R.M., 1981. Animal Play Behaviour. Oxford University Press, New York, 684 pp.

Mc Donnell, S.M., Haviland, J.C.S., 1995. Agonistic ethogram of the equid bachelor band. Applied Animal Behaviour Science, 43, 147 – 188

[Résumé] Comportements sociaux des étalons vivant en groupe (Equus przewalskii et Equus caballus) hébergés en conditions naturelles et domestiques – J.W. Christensen et al, 2002
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